CE21

LE « CE21 » UN VIOLONCELLE POUR LE 21° SIECLE

Après Stradivari, Montagnana et quelques autres, les luthiers n’ont fait, pour la grande majorité, que copier les instruments du XVIII° siècle. J’ai moi aussi fabriqué (et je fabrique encore) des instruments en copie, couronnés par des prix de concours internationaux.

N’y a-t-il aucune alternative ? J’ai pris le pari que si.

Le violoncelle que j’ai conçu est un instrument pour le 21e siècle baptisé « CE21 » avec un design contemporain, des possibilités de réglages révolutionnaires et une sonorité excellente.

 photo1         photo2        photo3

J'ai eu envie de débarrasser l'instrument de son esthétique baroque, mais aussi d'en améliorer la maniabilité, le confort, et de donner au musicien un accès à ses réglages propres

Les nouveautés sont partout, comme ce manche démontable en quelques secondes, qui réduit la taille de l'instrument à la taille de son coffre (et qui voyage en bagage à main), ou la molette de réglage de la hauteur des cordes, fondamental pour le confort de jeu. On trouve aussi un réglage de la pression des cordes essentiel pour l’optimisation du son, une pique spéciale sans vis, et qui s’escamote pour que le violoncelle tienne debout tout seul. Même l’âme si sensible est dotée d’un système télescopique permettant un réglage par le musicien lui-même.

Le « CE 21 » est né de la commande d’un musicien assez visionnaire pour accepter l’idée que le son ne naît pas d’une esthétique conventionnelle mais d’une membrane de bois excitée par l’énergie transmise à la corde par l’archet du musicien. En acceptant le postulat que d’autres esthétiques pouvaient créer un très beau son et pouvaient permettre des fonctionnalités nouvelles, Romain Desjonquères m’a laissé carte blanche. Je me suis inspiré d’un travail commencé sur la contrebasse pour créer ce violoncelle, deuxième né d’une famille promise à s’agrandir.

Car il ne s’agit pas de renier la valeur des anciens ni non plus de créer un nouveau standard absolu, mais plutôt de rouvrir des portes fermées depuis trop longtemps, alors qu’avant le classicisme, l’époque baroque avait vu une floraison d’instruments où la créativité, la curiosité, la fantaisie étaient la règle.

P1090498      P1090574

Forme de l’instrument :

Le principe général de la recherche consistait à analyser chaque élément constitutif d’un violoncelle pour ne conserver que ceux qui ont un rôle dans l’architecture sonore de l’instrument (rôle vibratoire ou structure de soutien des tensions en présence).

On en revient assez vite à un coffre creux suffisamment solide pour supporter la tension des 4 cordes, et dont l’air intérieur est mis en vibration par une membrane (table d’harmonie)

Les tasseaux intérieurs structurent ce coffre. Le talon du fond supporte la traction des cordes venant s’exercer au bout du pied de manche. Impossible d’en faire l’impasse.

Les voûtes sont déterminantes à la fois sur la solidité et la sonorité puisqu’elles supportent la pression du chevalet en même temps qu’elles amplifient les vibrations en favorisant certaines fréquences qui donneront le timbre à l’instrument. Incontournables également.

Les coins, la volute sont très vite  « passés à la trappe » étant des éléments esthétiques très marqués, mais n’ayant pas d’autre rôle.

Les ouïes très chargées aussi stylistiquement sont pourtant d’une importance capitale pour la sonorité : en plus d’être des évents communiquant les vibrations du coffre à l’air de la salle, elles donnent souplesse à la table. En conservant leur position et leur surface je voulais simplifier leurs courbes, sans les retournements sophistiqués des FF classiques. Leur forme en croissant de lune m’a donné le style général de l’instrument : concave ou convexe aucune courbe ne changera de sens sans un angle net.
P1090551        P1090552     IMG 0368

Le manche. En collant fortement le manche dans l’instrument on fixe des paramètres qu’il est pourtant très intéressant de garder mobiles :

-l’appui (déterminant de combien le manche sort du coffre)

-le renversement arrière (déterminant la hauteur du chevalet et la hauteur des cordes)

-la poiriette (orientation latérale de la touche déterminant l’équilibre des pressions des 4 cordes sur le chevalet en plus du placement de la main gauche du musicien).

-l’encombrement de l’instrument dans son étui.

Je me suis alors attaché à trouver un moyen de fixation du manche permettant de jouer sur tous ces paramètres, et non pas seulement un système rendant l’instrument démontable sans autre intérêt.

Mon système de manche pivotant autorise donc tous les réglages grâce à un point de rotation mobile permettant de jouer sur l’appui et la poiriette, associé à un assemblage par molette permettant au musicien de contrôler ses hauteurs de cordes en permanence : une fois déterminée la hauteur idéale du chevalet c’est la touche qui s’approche ou s’éloigne des cordes et non plus le chevalet qu’on doit adapter à la touche.

Pour le voyage en avion le manche démontable se désolidarise du coffre en quelques tours de molette et l’ensemble rentre dans une valise de 78 x 47 x 20 cm de volume intérieur.

L’ancrage du cordier. L’attache cordier passe traditionnellement sur le sillet et autour de la pique qui s’en trouve asservie. Il n’y a de plus aucune possibilité de faire varier la pression sur la voûte car l’angle des cordes sur le chevalet est ainsi déterminé. J’ai donc emprunté au système baroque le principe de « l’ancre » et créé un ancrage télescopique permettant de faire varier la hauteur de l’ancrage du cordier. Ainsi le musicien peut travailler la pression exercée sur la table d’harmonie (selon ses choix de cordes par exemple) sans même désaccorder l’instrument

L’âme télescopique. Très sensible à l’hygrométrie, l’âme a régulièrement besoin d’être réglée. Beaucoup de mythes et de mystique rôdent autour de cette pièce maîtresse et y toucher est une atteinte à un tabou fort. Pourtant si on la regarde d’un point de vue purement mécanique son rôle et les effets de ses déplacements sont assez simples à comprendre : elle sert de point de pivot au chevalet qui s’appuie sur elle côté aigus pour « pomper » sur la barre d’harmonie côté graves. Sa tension entre la table et le fond est fondamentale et au lieu de l’obtenir en la tirant vers l’extérieur (plus de tension) ou en la poussant vers l’intérieur je l’ai réalisée télescopique, avec un accès par un trou pratiqué dans le fond de l’instrument et permettant le passage d’une clé Allen. Sacrilège ! oui, mais qui fonctionne à merveille. Certes il n’y a pas que la tension dans un réglage d’âme (je pourrais développer à loisir) et les luthiers ont encore un rôle à jouer. Mais permettre au musicien de travailler sur cette tension quand il est à l’autre bout du monde et que l’hygrométrie a chuté dramatiquement est un vrai plus.

Tenir debout. Est-il fatal que le violoncelle soit un instrument couché ? Finalement non. Il suffit de prévoir un petit creux dans sa forme en bas et de le munir de 4 petits plots de caoutchouc et le voilà qui se tient fièrement debout, à condition que la pique ne dépasse pas…

La pique. Elle dépasse beaucoup trop et possède une vis latérale sujette à bruits, usure, angoisse… La pique du CE 21 ne dépasse que d’un petit centimètre et demi. Son système de verrouillage est subtil, fiable et sans bruit parasite… et donc l’instrument tient debout.

Chevilles et tendeurs. Archaïsmes dépassés depuis l’avènement des mécaniques ultra légères et précises concentrant 2 rôles (attache de la corde et précision de l’accord) en un seul objet facilement accessible à la main gauche…

 

Il reste beaucoup de choses à inventer et ce sont les musiciens qui sont à l’origine des mutations des instruments : plus de cordes, plus de réglages, plus de fiabilité... demandez, les luthiers trouveront.

 

Patrick CHARTON

www.charton-luthier.com

Article paru dans la revue ''Le violoncelle''